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Annette Eick (1909-2010)

Annette Eick 1992 © Claudia Schoppmann

Annette Eick est décédée à l’âge de 100 ans le 25 février 2010.


Forcée à l’exil par les Nazis

Célèbrant son 95ème anniversaire en Octobre 2005, Annette Eick, née à Berlin et vivant ces dernières dans une petite ville côtière du sud de l'Angleterre, peut se retourner sur presque un siècle. Elle s'est fait connaître d’un public plus large grâce au documentaire primé “Paragraphe 175” dans lequel elle est la seule femme au milieu d'hommes gay qui racontent leur vie sous le Troisième Reich.

J'ai rencontré Annette Eick en 1992 alors que je menais des entretiens avec des lesbiennes sur leur vie – principalement pendant la période nazie – pour mon ouvrage Days of Masquerade. Sa nièce Kirsten, qui vit à Berlin, avait établi le contact entre nous. Lorsque j'ai appelé Annette Eick et lui ai demandé prudemment si elle accepterait d'être interrogée, elle m'a tout de suite invitée.

Quand je suis arrivée dans le Comté de Devon, un soir d'automne de 1992 et après un long voyage en avion et en bus, elle m'a immédiatement embarquée dans une conversation captivante qui ne s’est pas arrêtée avant minuit, parlant à la fois  en allemand et en anglais. Sans difficultés, elle a cité des poèmes de Rainer Maria Rilke, un de ses poètes préférés, et a évoqué une période lointaine à Berlin, comme si c'était hier.

En tant qu’enfant d'une famille de juifs assimilés et avec des parents possédant une entreprise de meubles prospère, Annette a vécu une enfance et une jeunesse protégées à Berlin Ouest. Elle est tombée amoureuse d’une de ses professeures – toute à la fois charmante et fort appréciée – du nom de Erika von Hörsten.  Non seulement elle lui fit connaître  les poèmes de Sappho, mais aussi lui donna son premier “vrai baiser”, juste après l'obtention de son diplôme.

“Une fois j'ai donné à Erika un disque dont la chanson était populaire à l'époque, “Votre bouche dit non, mais vos yeux disent oui. Femme aimée, je vais vous embrasser aujourd'hui”. Elle a ri et m'a demandé si c’était d’elle dont il était question. Une autre fois elle a été envoyée faire du ski de randonnée avec une classe d'une autre école et j’ai pu les accompagner. Je pense que c'était la Saint-Sylvestre, les gens buvaient et dansaient et tout était merveilleux. A un moment j’en ai eu assez et j’ai dit à Erika “Je vais au lit, je suis fatiguée”. Ce n'était pas vrai, mais je suis montée dans la chambre et me suis couchée. Mais mon intuition me soufflait qu’elle allait me suivre sous peu, j’avais donc laissé la porte ouverte. Elle est venue et nous nous sommes embrassées avec passion. Le lendemain matin, j'étais choquée par mon propore comportement car j’avais pris l’initiative. Donc je voulais lui présenter mes excuses, je suis allée dans sa chambre, j’ai frappé et je suis entrée et elle m'a demandée si je voulais la rejoindre dans son lit! Dépassée par les événements, Annette refusa et Erika von Hörsten retourna immédiatement à Berlin ...

A l’époque Annette Eick visita un “club pour femmes” dont elle avait trouvé l’adresse dans un magazine, c’était la première fois et elle se sentait très nerveuse. “Le club se situait dans le nord, dans un quartier populaire de Berlin, dans ce lieu les filles les plus masculines portaient leurs habits du dimanche, une veste de smoking avec cravate etc... J’avais déjà à cette époque le désir d'être avec des femmes. C’est dans ce club que j'ai connu une femme, Ditt, qui ressemblait un peu à Marlene Dietrich, et dont j’aimais le style, même si elle était un peu vulgaire. Elle avait un sex-appeal incroyable et était  vraiment charmante. Elle m'a séduite. Elle m'a donné du punsch à boire, j’étais saoule et suis rentrée très tard. Mon père n’était pas couché, et il m’a “remonté les bretelles” c’était la première fois de sa part. Bien sûr, mes parents ont eu peur ne sachant où j’étais si tard. “

Petit à petit, elle découvrit d'autres lieux de rencontre où la “culture underground” lesbienne était en plein essor, par exemple le Dorian Gray sur Bülow Street, l'un des plus anciens bars pour femmes de la ville. Là, des lectrices et le personnel de Frauenliebe (plus tard: garçonne) se réunissaient et Annette qui s'intéressait à l'art et la culture, y présentat des poèmes et des histoires courtes.

L’insouciance de la période cessa peu de temps après la prise de pouvoir par les Nazis. L’existence économique de ses parents fût petit à petit anéantie en raison de leurs racines juives et Annette Eick dut prendre un emploi comme gouvernante dans une famille plutôt que de se consacrer à l'écriture - sa véritable vocation.

Une relation amoureuse avec Francis, une américaine de Chicago, fût une expérience décisive. Née en 1900, la fille d'un compositeur, n’était au départ venu en Allemagne – dans la région de la Forêt Noire – que pour soigner une tuberculose. Ensuite, elle s'installa à Berlin où elle enseigna l'anglais et fréquenta le Magnus Hirschfeld’s Institute for Sexology. Les deux femmes se sont connues au milieu des années trente et emménagèrent  ensemble. “Plus tard, Francis m’ attaqua avec un couteau lors d’une crise de schizophrénie – Heureusement, nous habitions au rez de chaussée, et j’ai pu m’échapper par la fenêtre. J’étais alors dans un état de désespoir, cependant la séparation eut cela de positif qu’elle m’incita à émigrer”.

Mais où? L'un des rares pays qui était prêt à accueillir des réfugiés était la Palestine. Mais afin d'obtenir l’un des rares permis ouvrant droit à l'immigration émis par le gouvernement anglais – la puissance mandataire – Annette Eick dû se rendre dans une ferme où les jeunes juifs devaient se préparer à la vie rurale. Elle est allée à Havelberg, une petite ville au nord-ouest de Berlin. Cette nuit de pogrom de Novembre 1938, au cours de laquelle le magasin des parents Eick fut détruit aurait pu être fatal pour Annette. La ferme fut envahie par les nazis pendant la nuit et tous les jeunes se trouvèrent violemment entraînés dans une prison de la police.

“Quelque chose de terrible s’est passé”, Annette Eick se souvient et ses craintes refont surface. “La femme de notre directeur était restée à la ferme alors qu’elle était sur le point d’acoucher. Le bébé est resté dans son ventre, elle a terriblement souffert et en est morte. Après environ deux ou trois jours nous avons découvert que la femme du policier avait intentionnellement laissé la porte ouverte. Nous nous sommes enfuis et nous sommes echappés. Je suis retournée à la ferme. Tout était détruit. Mais heureusement j'ai trouvé mon passeport au milieu de tous les débris de verre. J'avais un vélo sur place et j’ai alors pensé :  „que puis-je faire à part revenir chez mes parents à Berlin”. Puis je suis tombée nez à nez avec le facteur de l'autre côté de la route qui est venu vers moi, il était également à vélo. Il m'arrêta et me dit, “mademoiselle, attendez, j'ai une lettre d'amour pour vous". Or, c’est là que le miracle arrive. Je me demandais de qui pouvait être la lettre? “Avec impatience, j’ouvris la lettre – elle contenait le permis d'immigration pour l'Angleterre qui pouvait me sauver. Ce permis avait été obenue par son amie Ditt, le “sosie de Marlene Dietrich”, qui était déjà en Angleterre.

Ainsi, Annette Eick réussit à s'enfuir d’Allemagne à temps en 1938. “Ce qui était dur, bien entendu, c’est que je voyais mes parents me faire signe sur la plate-forme et quand le train partit je savais que je n’allais jamais les revoir”. En Angleterre, elle réussit à s’en sortir en exerçant en tant que domestique, nourrice et tutrice. Malgré les nombreux bombardements allemands- auxquels une fois en particulier elle ne réchapa que  de justesse - ses années à Londres, notamment dans les clubs pour émigrants, furent les «plus intenses» de sa vie, même pendant la guerre.

En 1944, elle fit la connaissance de Joy, une secrétaire de Londres. “C'était vraiment drôle. Quand Joy est arrivée dans le restaurant, mon amie Hortense a dit à la fois fort et involontairement, Annette, voici ton type de femme qui arrive”. Tout le monde nous a fixées moi et Joy! C’était vrai et pourtant j’ai du être rouge comme un pivoine!, Ensuite nous avons ri et Joy m’a rejoint. Elle a ri encore et est rentrée à la maison avec moi. A l'époque j’avais une chambre horrible et toute petite. Mais je ne pouvais m’offrir mieux. Je lui ai demandé si elle voulait monter pour une tasse de café. Nous avons couché ensemble la première nuit et sommes restées ensemble pendant cinq ans.“

En 1949, après que Joy eut initié la séparation, elle fît la connaissance de Gertrud Klingel, connue sous le nom Trud, grâce à un ami commun, et elles devinrent proches. “Elle avait un caractère fort, était intègre, cent pour cent crédible et quelqu’un sur qui on pouvait compter.” Huit ans plus âgée, Trud avait déjà vécu en Angleterre au début des années 1930 et y était retournée après la fin de la guerre. Après que Trud eût pris sa retraite en 1964, elles quittèrent Londres pour s'installer dans le Devon. Annette s’occupa une crèche dans leur propre maison pendant onze ans. Il lui restait peu de temps à consacrer à l’écriture, son passe-temps favori. Après une dépression nerveuse, une réaction à son évasion traumatique d'Allemagne et l’assassinat de ses parents à Auschwitz, elle commença à écrire des poèmes en anglais.

Lorsque Trud a été diagnostiquée avec la maladie d'Alzheimer l'un des moments les plus difficiles de la vie d'Annette a commencé. Pendant des mois, elle s'est occupée de son amie dont le comportement était de plus en plus confus et parfois violent. Trud est morte en 1989 et a laissé derrière elle sa partenaire de plus de quarante ans, totalement épuisée. En dépit de diverses maladies Annette Eick continue à vivre seule dans sa maison et demeure en grande partie autonome. Il est important pour elle de maintenir son indépendance aussi longtemps que possible. Elle est devenue plus solitaire car de nombreux amis et connaissances sont décédés dans l'intervalle. Mais la „muse éternelle”– héroïne de son livre de poèmes publié en 1984 „Immortal Muse”– continue d’ inspirer souvent Annette Eick à écrire et de se révéler dans des contemplations philosophiques. L'écriture comme moyen de survivre.


© Claudia Schoppmann (Berlin 2005)
Marion Dupuis (Translation, Paris, 2010)

citation:
Schoppmann, Claudia: Annette Eick (1909 - 2010) [online]. Berlin 2005/2010. Available from: Online-Projekt Lesbengeschichte. Boxhammer, Ingeborg/Leidinger, Christiane. URL <http://www.lesbengeschichte.de/bio_eick_fr.html> [cited DATE].
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